Le rôle de la mémoire de travail

Psychologue La Sauve  › Thèse › Écoute dichotique et contrôle cognitif › Le rôle de la mémoire de travail

Avec l’avancée des recherches et l’apport de nouveaux modèles, la manière de concevoir la mémoire de travail a beaucoup évolué depuis l’une des premières théories développées par Baddeley (1986). Si la mémoire de travail était, à l’origine, perçue comme un système à capacité limitée permettant de maintenir et stocker des informations temporairement, Engle (2002, p. 20) a étendu ce concept en définissant plus largement la mémoire de travail comme une fonction cognitive à part entière chargée de « maintenir des informations de manière active et facilement accessible ». Pour Engle (2001, 2002), la capacité en mémoire de travail (MdT) ne se résume pas simplement à ses possibilités de maintien de multiples informations. En stockant chaque information temporairement, la mémoire de travail jouerait également un rôle important dans la représentation des buts et l’évaluation de la situation en fonction du contexte. En d’autres termes, pour Engle (2001,2002), la mémoire de travail se résumerait en la capacité pour chaque individu à contrôler son attention et mettre en place des processus cognitifs de haut niveau.

Des vérifications expérimentales confirment ces propos. Dans le champ de la perception visuelle, Kane, Bleckley, Conway, et Engle (2001), ont observé au moyen de tâches d’interférence (tâches d’empan) que les compétences de contrôle cognitif des individus différaient selon qu’ils présentaient une faible ou une forte capacité en MdT. Les participants possédant une forte capacité en MdT parvenaient plus facilement à réaliser la tâche initiale et à inhiber les informations non pertinentes. L’étude complémentaire de Sobel, Gerrie, Poole, et Kane (2007) analyse ces différences entre individus à faible ou forte capacité en MdT au niveau des compétences d’activation des processus bottom-up et top-down. En effet, alors que l’ensemble de ces participants serait en mesure de solliciter des processus bottom-up lors d’une tâche de recherche visuelle, seuls les individus présentant une forte capacité en MdT activeraient efficacement les processus top-down.

Des résultats similaires ont été obtenus dans le champ de la perception auditive (Colflesh & Conway, 2007 ; Moncrieff, 2001 ; Penner, Schläfli, Opwis, & Hugdahl, 2009 ; Techentin & Voyer, 2011). Sur le primat des études réalisées par Kimura (1961), Penner et al. (2009) ont suggéré qu’une augmentation de la charge de traitement en MdT, au sein d’une tâche d’écoute dichotique à identification de stimuli verbaux, constituait un facteur d’amplification de l’avantage de l’oreille droite. L’amplification de l’avantage de l’oreille droite signifie que, face à une charge de traitement en MdT trop lourde pour lui, l’individu ne possède plus assez de ressources cognitives pour outrepasser la tendance naturelle à identifier les stimuli verbaux perçus dans l’oreille droite, et donc de résoudre le conflit cognitif sous- tendu par l’identification des stimuli parvenant à l’oreille gauche. Pour ce faire, ces auteurs ont présenté trois conditions expérimentales différentes à une population d’individus sains, chaque condition étant constituée de plusieurs essais de 3, 4 ou 5 paires dichotiques de lettres.

Les résultats ont bien montré que plus la liste de paires dichotiques s’allongeait, plus l’avantage de l’oreille droite était confirmé. Pour leur part, Techentin et Voyer (2011) ont démontré que le caractère familier et la fréquence des mots utilisés dans une tâche d’écoute dichotique influençaient également l’avantage de l’oreille droite. L’identification de mots peu familiers ou peu fréquents conduit à un accroissement des performances d’identification dans l’oreille droite. Ces résultats peuvent être mis en parallèle avec ceux de Moncrieff (2011) ou de Findlen et Roup (2011). Ainsi, Moncrieff (2011) a montré, auprès d’une population d’enfants, que l’identification de mots produisait un avantage plus grand de l’oreille droite que l’identification de nombres. En se basant sur l’effet de la charge de traitement en MdT, nous pouvons conclure que les nombres constituent une moindre charge de traitement que les mots pour des enfants de 5 à 12 ans. Par ailleurs, Findlen et Roup (2011) ont observé dans une population adulte, un avantage supérieur de l’oreille droite pour des pseudo-mots consonne- voyelle-consonne (CVC) que pour des mots CVC ; les pseudo-mots CVC sembleraient donc demander une plus grande charge de traitement en MdT que des mots CVC. Comme nous l’avons constaté, la charge de traitement des stimuli en mémoire de travail est un facteur déterminant des compétences d’identification des participants en situation d’écoute dichotique. Toutefois, au-delà du rôle de la charge de traitement des stimuli, d’autres facteurs semblent influencer les compétences des participants: la manipulation des processus top-down et bottom-up au sein de ces situations crée des conflits cognitifs plus ou moins intenses, que les participants doivent parvenir à résoudre.