Réévaluation du protocole expérimental : appréhension du « lag- effect » avec des indices sonores et verbaux d’orientation de l’attention chez de jeunes enfants

Objectifs et hypothèses

Les études utilisant le paradigme d’écoute dichotique ont été, jusqu’à présent, très efficaces pour attester des effets d’asymétries perceptives basées sur la discrimination de stimuli langagiers, et ce tant auprès de populations typiques qu’auprès de populations pathologiques, et tant auprès de populations adultes qu’auprès de populations d’enfants (e.g., Bryden, 1988 ; Obrzut, 1988). Les observations, qui rapportent toutes un avantage évident de l’oreille droite lors de l’identification de ces stimuli, sont le signe flagrant d’une spécialisation de l’hémisphère cérébral gauche dans le traitement du langage. Cependant, des problèmes méthodologiques compromettent l’analyse des données récoltées lors de ces situations : les effets d’asymétrie observés ne seraient, en effet, pas entièrement le résultat du traitement hémisphérique spécialisé.

Comme cela a été abordé précédemment, des effets de stratégies volontaires de traitement des stimuli sont rapportés pour expliquer certaines données (Bryden, 1978 ; Kinsbourne, 1970). Ces stratégies relèvent, pour l’essentiel, de biais attentionnels interagissant avec la latéralisation hémisphérique du traitement des stimuli dans des  populations d’adultes et d’enfants (e.g., Kinsbourne, 1970 ; Obrzut, 1991, 1995 ; Treisman & Geffen, 1968). Afin de contrôler au mieux l’effet de ces biais attentionnels, Treisman et Geffen (1968), et plus récemment l’équipe de Hugdahl (e.g., Hugdahl & Andersson, 1986 ; Hugdahl et al., 2009), ont proposé d’orienter au préalable l’attention des participants sur une seule de leurs deux oreilles au moyen de consignes verbales, en utilisant le paradigme d’« attention forcée ». Si ce paradigme reste aujourd’hui très utilisé, certains auteurs comme Mondore et Bryden (1991, 1992), ont remis en question l’efficacité de ces consignes verbales, également appelés indices verbaux d’orientation de l’attention, en incluant à la place des indices sonores d’orientation de l’attention.

De plus, selon ces derniers auteurs (Mondor & Bryden, 1991, 1992), le délai de latence introduit entre les indices d’orientation de l’attention et la présentation des stimuli influencerait grandement les performances des participants (Asbjørnsen & Hugdahl, 1995; Murray et al., 1988). Dans leurs travaux, Mondor et Bryden (1991) ont manipulé l’attention de participants adultes (des étudiants) en présentant dans une seule de leurs oreilles un indice sonore latéralisé, avant l’apparition de chaque paire dichotique. Un contrôle du délai de latence introduit entre les indices et les paires dichotiques avait été effectué. Plusieurs SOAs, permettant aux participants d’avoir plus ou moins de temps pour orienter leur attention, ont ainsi été évalués. Les auteurs ont rapporté que l’amplitude de l’avantage de l’oreille droite tendait à s’atténuer lorsque plus de temps était alloué à l’orientation de l’attention. L’avantage de l’oreille droite observé avec un SOA de 150 ms était effectivement très atténué avec des SOAs plus longs de 450 ms et 750 ms. De plus, un meilleur effet des SOAs a été rapporté concernant les performances de l’oreille gauche par rapport aux performances de l’oreille droite. L’étude d’Obrzut, Mondor, et Uecker (1993) effectuée auprès d’une population d’enfants n’est toutefois pas parvenue aux mêmes résultats. Bien que ces avertisseurs sonores aient montré leur efficacité pour orienter efficacement l’attention des enfants vers l’oreille droite, les enfants ont plutôt manifesté de grandes difficultés à maintenir leur attention vers l’oreille gauche, et ce d’autant plus que les SOAs étaient longs. Les études d’Arcuili et al. (2010) ou Andersson et al. (2008) ont, par ailleurs, montré qu’en deçà de l’âge de 9 ans, les enfants orientaient plus difficilement leur attention de manière endogène (grâce à des indices verbaux) que des adultes ou des enfants plus âgés pour identifier des stimuli verbaux. Ces faibles compétences ne sont pas observées lorsque l’attention des enfants est orientée de manière exogène, grâce à des indices sonores (Obrzut et al., 1999).

Si de nombreuses études utilisant le paradigme d‘écoute dichotique ont continué à évaluer l’effet des SOAs sur les performances d’orientation de l’attention à la suite de l’apparition d’indices sonores, aucune n’a proposé, à notre connaissance, d’en faire autant avec des indices verbaux. Nous avons pris le parti dans nos deux études précédentes d’évaluer l’effet des délais de latence sur les deux types d’indices d’orientation de l’attention lors de l’identification de stimuli originaux, i.e., des stimuli émotionnels, ou plus exactement des phrases composées de pseudo-mots et prononcées selon différentes intonations émotionnelles. Lorsque les deux types d’indices étaient évalués, les résultats obtenus ont non seulement montré une absence d’effet des SOAs chez les enfants, mais surtout un effet facilitateur des indices verbaux d’orientation de l’attention sur leurs performances d’identification. En nous référant à la théorie de la distance fonctionnelle cérébrale de Kinsbourne et Hicks (1978), nous avons émis l’hypothèse que les indices verbaux, traités préférentiellement par l’hémisphère cérébral gauche, diminuaient les performances d’orientation de l’attention et d’identification des stimuli verbaux des jeunes enfants. De la même manière que pour les populations adultes, nous avons suggéré que ces difficultés provenaient d’un phénomène de surcharge intra-hémisphérique, atténuant les capacités d’orientation de l’attention. Cependant, après une orientation préalable de l’attention avec des indices verbaux, la présentation de stimuli émotionnels, dont le traitement serait préférentiellement assuré par l’hémisphère droit,  génèrerait une coopération inter-hémisphérique (Kinsbourne & Hicks, 1978) et faciliterait ainsi les performances d’identification de ces stimuli.

Afin de pouvoir vérifier de la véracité de l’hypothèse posée à la suite de notre précédente expérience avec des stimuli émotionnels, nous avons choisi dans la présente étude de comparer les performances d’une population d’enfants dans une situation d’identification de stimuli verbaux. Dans le but d’appliquer un protocole expérimental qui soit le plus proche possible de ceux déjà utilisés et donc de permettre les comparaisons optimales entre les études, les stimuli utilisés ont été des syllabes CV. Ces stimuli ont fait l’objet de nombreuses recherches, tant auprès des adultes que des enfants, et ce dans plusieurs langues (e.g., Alzahrani & Almuhammadi, 2013; Asbjørnsen & Helland, 2006; Arcuili, 2011; Saetrevik, 2012). Si nous nous appuyons sur la théorie de la distance fonctionnelle (Kinsbourne & Hicks, 1978) pour expliquer les performances d’orientation de l’attention des enfants ainsi que leurs performances d’identification, alors nous devrions observer un avantage significatif des indices sonores par rapport aux indices verbaux chez des enfants âgés de moins de 9 ans, tel que le rapportent les données de la littérature existante (e.g., Andersson et al., 2008; Arcuili et al., 2010; Obrzut et al., 1999).

De plus, à l’instar des travaux de Mondor et Bryden (1991, 1992), nous avons également contrôlé l’effet des délais de latence (SOA) sur chaque type de stimuli, depuis un délai de 150 ms à un délai en 750 ms, en choisissant un délai intermédiaire de 450 ms. Sachant que les indices sonores sollicitent plus une attention exogène bottom-up que les indices verbaux, sollicitant eux une attention endogène top-down (Posner & Petersen, 1990), nous nous attendons, pour cette seconde hypothèse, à ce que le plus long SOA favorise davantage l’orientation de l’attention avec les indices verbaux.

Enfin, nous avons choisi d’étudier une population d’enfant plus restreinte en âge, à savoir des enfants de 8, 9, et 10 ans uniquement. Comme évoquée précédemment, la littérature fait état d’un basculement des performances d’orientation de l’attention aux alentours de l’âge de 9 ans. De plus, notre expérience précédente, effectuée auprès d’enfants confrontés à une situation d’identification de stimuli émotionnels, a effectivement montré une évolution significative des performances entre 8 et 10 ans. Afin de mesurer de façon plus précise les changements développementaux des performances au cours de cette période, c’est- à-dire comprendre si l’évolution des performances apparaît de façon progressive ou de manière plus soudaine entre 8 et 10 ans, nous avons choisi d’étudier des enfants dont l’âge était proche de 9 ans.

  1. Matériel et méthode
    1. Participants
    2. Stimuli
    3. Indices d’orientation de l’attention
    4. Procédure
  2. Résultats
    1. Critère de réussite
    2. Contrôles méthodologiques
    3. Conditions d’orientation
    4. Effet des indices d’orientation
  3. Discussion